Un adolescent qui accepte d’effectuer une livraison en
échange d’argent, une vidéo humiliante diffusée sur les réseaux sociaux, une
demande d’argent accompagnée de menaces filmées… Derrière ces situations,
parfois banales à première vue, se dessine une réalité plus complexe qui se
manifeste dans les dossiers impliquant des adolescents judiciarisés.
Dans le présent article, premier d’une série consacrée à la
criminalité chez les jeunes, on s’intéresse aux infractions les plus
fréquemment rencontrées par les procureurs du DPCP et à ce qu’elles révèlent :
des dynamiques d’influence, d’appartenance et de vulnérabilité qui évoluent
rapidement, notamment avec les réseaux sociaux.
DCOM, en collaboration avec Me Catherine
Daigle, procureure aux poursuites criminelles et pénales au Bureau des affaires
de la jeunesse (BAJ) à Longueuil
Me Catherine
Daigle, procureure aux poursuites criminelles et pénales, travaille au Bureau
des affaires de la jeunesse de Longueuil depuis plusieurs années.
Elle travaille au quotidien sur des
dossiers d’infractions criminelles commises par des adolescents qui ont entre
12 et 17 ans. Son constat : il n’y a pas de profil d’accusé unique. Les
accusés mineurs viennent de milieux favorisés et défavorisés.
Dans plusieurs dossiers d'agressions sexuelles impliquant des adolescents, il n'est pas toujours question de violence physique importante, mais plutôt d'une mauvaise compréhension ou d'une absence de compréhension de la notion de consentement, explique la procureure. Des
jeunes banalisent certains gestes, manquent d’outils pour comprendre et gérer leurs pulsions sexuelles, pensent
pouvoir insister ou interprètent mal le silence, l’hésitation ou le malaise de
l’autre personne. Me Daigle observe que plusieurs adolescents
sont encore en phase de découverte relationnelle et affective, ce qui peut
mener à des rapprochements maladroits, mais qui n’en demeurent pas moins graves
lorsqu’ils franchissent les limites du consentement. L’éducation à
l’affirmation de ses limites, mais surtout la sensibilisation à l’écoute de son
partenaire et au respect du refus restent donc essentielles.
Le BAJ observe aussi une
recrudescence des extorsions qui surviennent en personne.
« Un jeune va dire à un
autre : “Donne-moi tes souliers, sinon je te frappe” », cite en
exemple Me Daigle pour décrire des situations qui peuvent
sembler banales en apparence, mais qui s’inscrivent dans une dynamique
d’intimidation ou de contrôle.
Parallèlement, de nombreuses
infractions impliquant des adolescents se déroulent sur les réseaux sociaux,
notamment des menaces, du harcèlement ou encore des propositions visant à les
recruter pour commettre des gestes criminels en échange d’argent. Les situations
peuvent prendre différentes formes : demandes d’argent, pressions ou
gestes humiliants, parfois filmés et partagés.
Dans certains cas, l’humiliation
devient centrale, même si elle ne constitue pas en soi une infraction
distincte. Par exemple, des jeunes sont forcés de s’excuser ou de s’agenouiller
devant une caméra, et les images sont diffusées sur les réseaux sociaux.
Les réseaux sociaux comme
outils
Les plateformes comme Snapchat ou Telegram jouent
un rôle important dans plusieurs dossiers qui arrivent sur le bureau des
procureurs. Elles servent à recruter des jeunes ou à organiser des gestes criminels. L’anonymat
et la dimension éphémère de certaines applications contribuent à
donner une impression d’impunité, même si les preuves peuvent malgré tout être
récupérées.
Les réseaux sociaux et les
applications de messagerie font en sorte que certaines infractions ne sont plus
limitées à un lieu précis, comme l’école ou le quartier, ce qui fait dire à Me Daigle
que la criminalité n’a plus de frontières. Les échanges, les pressions ou les
demandes peuvent se dérouler entièrement en ligne, parfois entre des personnes qui
ne se sont jamais rencontrées et à des milliers de kilomètres.
Dans certains dossiers, des
adolescents sont ainsi approchés par des personnes de leur entourage ou par de
parfaits inconnus, parfois des adultes, ce qui élargit considérablement le
cadre dans lequel ces situations peuvent survenir.
On les sollicite
aussi pour des rôles secondaires : déplacer
un véhicule après un vol, effectuer une livraison ou exécuter une tâche en
échange d’argent.
« Ils sont souvent très au courant qu’ils commettent un crime, mais acceptent impulsivement et deviennent complices d’infractions criminelles parfois encore plus graves que ce qu’ils croyaient prévusau départ. - Me Catherine Daigle, procureure aux poursuites criminelles et pénales
Le passage à l’acte
Les raisons qui peuvent amener un
adolescent à s’impliquer dans une infraction sont multiples et ne suivent pas
un schéma unique.
Les motivations varient
largement. Certains sont attirés par l’appât du gain, d’autres par le désir
d’appartenance ou de reconnaissance. Plusieurs sont aussi influencés par des
dynamiques de groupe où la pression sociale joue un rôle important.
« Ce ne sont pas des
adolescents qui manquent nécessairement d’argent. Souvent, ils cherchent autre
chose : une identité, une valorisation, un sentiment d’être vu »,
explique la procureure.
Une justice adaptée à la
réalité des adolescents
Dans le système de justice pénale
pour les adolescents, les principes diffèrent de ceux applicables aux adultes.
La réponse judiciaire est individualisée et rapide. Elle tient compte du développement et du contexte personnel de
l’accusé. La conséquence sera proportionnelle à la gravité de l’infraction et
au niveau de responsabilité de l’adolescent. La Loi sur le système de
justice pénale pour les adolescents (LSJPA) prévoit notamment que la mesure
doit être la moins contraignante possible tout en responsabilisant
l’adolescent afin d’assurer la protection durable du public. Cela ne signifie
pas qu’il n’y a pas de conséquences importantes, mais plutôt que la réponse
judiciaire doit être adaptée à la situation réelle de l’adolescent et à la
gravité des gestes posés.
Me Daigle rappelle que certaines peines peuvent mener à une garde en centre jeunesse, dans des unités sécurisées avec encadrement structuré, école interne et activités obligatoires.
Des trajectoires encore
modulables
Le système de justice pénale pour
les adolescents s’inscrit dans une logique de réhabilitation, étant donné le
jeune âge des accusés. Une intervention précoce dans le parcours d’un mineur peut
complètement influencer sa trajectoire. Les décisions judiciaires tiennent
compte de la capacité de changement et du contexte de développement des
adolescents.
« On est capables de changer la trajectoire de ces jeunes-là. Le cerveau est encore en développement, les outils d’intervention peuvent fonctionner », souligne Me Daigle.
Une vigilance partagée
Certaines situations commencent
de manière ordinaire avant de prendre une autre direction. Une discussion en
ligne, une blague, une pression de groupe peuvent évoluer vers des gestes plus
graves.
Sans dramatiser les interactions
quotidiennes, la compréhension des mécanismes en jeu permet de mieux
reconnaître les moments où une dynamique bascule.
Dans ce contexte, la dénonciation rapide des situations demeure un levier important, autant pour limiter la répétition des comportements que pour permettre un accompagnement adapté aux jeunes concernés. Par exemple, lorsqu’une victime d’agression sexuelle dénonce un agresseur mineur, cette démarche entraîne une intervention précoce auprès de l’adolescent. Celle-ci peut favoriser une prise de conscience chez ce dernier, en l’amenant à mieux comprendre la portée de ses gestes et leurs conséquences, et parfois éviter que les mêmes comportements se reproduisent auprès d’autres personnes. Une intervention rapide peut ainsi aider à corriger certaines perceptions avant qu’elles ne s’installent dans le temps et n’influencent durablement le parcours vers l’âge adulte.
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