Il est 6 h du matin dans la maison familiale. Tout le
monde se prépare pour aller à l’école et au travail. Des policiers cognent à la
porte : ils doivent effectuer une perquisition dans la chambre de l’adolescent à la suite de gestes commis en
ligne. Pour les parents, le choc est immense.
Cette situation, digne d’un film, se produit pourtant de plus
en plus fréquemment au Québec. Des adolescents commettent des infractions
criminelles sur leur cellulaire ou sur leur ordinateur, à partir de leur
chambre à coucher, sans que les parents en aient la moindre idée.
Comment l’usage du numérique transforme-t-il la manière dont
les infractions sont commises, diffusées et vécues par les adolescents? Ce
deuxième article de notre série sur la criminalité chez les jeunes explore
comment l’univers numérique modifie aujourd’hui le passage à l’acte. Derrière
un écran, certains jeunes ont l’impression que leurs gestes sont moins graves,
moins réels ou plus difficiles à retracer. Pourtant, les conséquences pour les personnes
victimes, comme pour les adolescents accusés, sont bien réelles.
Direction des communications, en collaboration avec Me Anne-Sophie Blouin-Racine, procureure aux poursuites criminelles et pénales au Bureau des affaires de la jeunesse (BAJ) et coordonnatrice du projet SEXTO
Pour
plusieurs jeunes, l’écran crée une distance qui modifie la perception des
gestes posés en ligne. Derrière un téléphone, un faux compte ou une
conversation privée, des adolescents écrivent des choses qu’ils n’oseraient jamais
dire en personne ou partagent du contenu sans en mesurer pleinement les
conséquences.
L’absence de
réaction immédiate de la personne visée crée aussi une forme de distance
émotionnelle. Cette désinhibition peut prendre diverses formes : cyberintimidation, menaces dans des groupes privés, création de
faux comptes « pour rire », diffusion de contenu humiliant ou partage
d’images intimes.
Le numérique
transforme aussi la portée des conflits.
Avant l’arrivée des réseaux sociaux, certaines situations demeuraient limitées
à quelques élèves dans une cour d’école. Aujourd’hui, une publication peut
rapidement circuler dans plusieurs écoles secondaires, être capturée,
repartagée et commentée par des centaines de personnes.
Les conflits
peuvent également suivre un adolescent partout, à toute heure du jour.
L’humiliation publique, la pression de groupe et les rumeurs ne s’arrêtent plus
nécessairement à la fin des classes.
L’illusion
de l’anonymat
Applications
de messagerie éphémère, faux profils, comptes temporaires, VPN : plusieurs
adolescents croient encore qu’il est impossible de retracer leurs activités en
ligne.
Or, cette
perception est souvent erronée.
« Toutes
les activités faites en ligne laissent des traces. En ce moment, les enquêteurs
sont en mesure de récupérer beaucoup plus d’informations qu’avant, et ce, même
sur des plateformes que l’on croit être éphémères », souligne Me Blouin-Racine.
Ce qui
est publié peut rester longtemps
L’un des
aspects les plus importants du numérique demeure la permanence des contenus.
Une photo
partagée en quelques secondes peut continuer de circuler longtemps après sa
publication initiale. Même lorsqu’un message est supprimé, il peut avoir été
sauvegardé, transféré ou capturé ailleurs.
Cette
réalité est particulièrement présente dans les dossiers impliquant des images
intimes.
« On
constate que la production et la distribution d’images intimes sont très
banalisées chez certains adolescents », observe la procureure.
Le phénomène
touche autant les filles que les garçons, autant comme victimes que comme
adolescents accusés, indique la procureure.
Quand un
conflit devient une infraction criminelle
Tous les
conflits entre adolescents ne relèvent pas du droit criminel. Toutefois,
certaines situations franchissent rapidement cette limite.
Par exemple
:
- diffuser une image intime sans
consentement;
- créer un faux compte pour humilier,
harceler ou usurper l’identité d’une personne;
- envoyer des menaces de mort ou
de voies de fait;
- modifier l’image d’un autre
adolescent avant de la diffuser en ligne.
Notre article de blogue sur les
médias sociaux
explique dans quelles circonstances un conflit relationnel peut basculer et correspondre
à une infraction criminelle.
Actuellement,
les procureurs voient apparaître de nouvelles infractions liées à
l’intelligence artificielle. Certains adolescents l’utilisent désormais pour
superposer le visage d’un jeune sur un corps nu avant de partager l’image.
Une
réalité qui évolue rapidement
De façon
générale, les procureurs du BAJ constatent une augmentation de l’utilisation du
numérique dans différents types de dossiers, notamment en matière de menaces,
de harcèlement, de fraude ou encore de recrutement lié au crime organisé.
« On voit des adolescents de plus en plus jeunes être recrutés en ligne à 14-15 ans pour réaliser un contrat, comme aller commettre un incendie criminel, au profit de personnes qu’ils ne connaissent parfois même pas. » — Me Anne-Sophie Blouin-Racine.
SEXTO :
intervenir rapidement pour limiter les conséquences
Au Québec,
le projet SEXTO permet d’intervenir rapidement dans les écoles lorsqu’une
situation de partage d’images intimes entre adolescents survient.
Déployé à travers la province, le programme vise notamment à limiter
la propagation des images et à distinguer les gestes impulsifs des situations
plus graves.
Lorsqu’une
image intime circule dans un milieu scolaire, un intervenant rencontre
immédiatement les adolescents impliqués, évalue la situation et collabore avec
les policiers.
Dans
plusieurs cas, les policiers organisent des
rencontres de sensibilisation avec les jeunes et leurs parents afin de faire
cesser la diffusion des images et de prévenir la récidive. Lorsque les gestes
sont plus graves, par exemple dans un contexte de vengeance, de harcèlement ou
de diffusion massive, une enquête peut être déclenchée et mener à des
accusations criminelles.





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