Au cinéma, l’interrogatoire et
le contre-interrogatoire sont souvent présentés de façon spectaculaire :
l’accusé fond en larmes sous la pression et avoue son crime, les avocats mitraillent
les témoins de questions insistantes. Mais qu’en est-il réellement? Quelles
règles régissent ces étapes cruciales du procès? Utilisés habilement par l’avocat
de la défense et le procureur, l’interrogatoire et le contre-interrogatoire
peuvent servir à convaincre le juge ou le jury ou encore démanteler la preuve lors
d’un procès.
DCOM et Me Christine Desjarlais, procureure
aux poursuites criminelles et pénales au Bureau de la grande criminalité et des
affaires spéciales (BGCAS) au palais de justice de Montréal
Me Christine Desjarlais est procureure au
Directeur des poursuites criminelles et pénales (DPCP) à Montréal depuis 15 ans.
Au début de sa carrière, elle a réalisé de nombreuses enquêtes sur remise en
liberté, ce qui lui a permis de mener plusieurs interrogatoires et
contre-interrogatoires en peu de temps. Rapidement, elle a acquis une
expérience dans le domaine.
« Pour moi, c’est une étape du processus judiciaire importante parce qu’on laisse toute la place à l’humain qui est au cœur du dossier. C’est la partie où la personne victime a une voix, qu’elle peut enfin tout raconter, de sa perspective. » – Me Christine Desjarlais, procureure aux poursuites criminelles et pénales
Une étape cruciale du procès
Dans tout procès, l’objectif du
procureur aux poursuites criminelles et pénales est de prouver hors
de tout doute raisonnable que la personne accusée est coupable des gestes
qui lui sont reprochés. Dès qu’il y a tenue d’un procès, il y a presque
systématiquement un interrogatoire et un contre-interrogatoire.
Pour obtenir un verdict de
culpabilité, les procureurs ont souvent recours à la personne victime ou à des
témoins choisis pour exposer leur version des faits. Ceux-ci seront interrogés
par le procureur. C’est l’interrogatoire. La personne victime et les témoins de
la poursuite pourront ensuite être contre-interrogés par la défense. La
poursuite présente toujours sa preuve en premier.
De son côté, la défense peut
également mener un interrogatoire auprès de la personne accusée et des témoins
qu’elle a choisis. Ensuite, le procureur pourra contre-interroger les témoins
de la défense et la personne accusée.
L’ordre des interrogatoires et des contre-interrogatoires
lors d’un procès
Le contre-interrogatoire est optionnel et sert à soulever des contradictions dans le témoignage. Il est régi par des règles différentes, et plus souples, que celles imposées à l’interrogatoire.
À cela s’ajoute le critère de la pertinence des questions qui, selon Me Desjarlais, n’est pas toujours facile à respecter.« Plusieurs de nos dossiers
impliquent des relations de longue durée. Il arrive donc que les personnes
victimes veuillent raconter l’historique de la relation des 15 dernières
années par exemple, mais il faut rester dans ce qui est pertinent dans les
accusations actuelles », soutient-elle.
De plus, il est important
d’éviter de faire une preuve de mauvaise réputation.
Par exemple, une personne victime ne pourrait pas insinuer que la personne
accusée a fait d’autres victimes en évoquant les confidences d’une
ex-conjointe.
Objection, votre honneur!
Le procureur et l’avocat de la
personne accusée peuvent soulever une objection pour s’opposer à une question
posée en interrogatoire ou en contre-interrogatoire. C’est le cas par exemple
lorsqu’une question n’est pas pertinente, qu’elle est suggestive ou qu’elle
contrevient à la loi. Dans ces cas, c’est le juge qui décide si la question peut
être posée. Des questions répétitives peuvent être tolérées, à moins qu’il y
ait objection pour acharnement.
Anticiper la stratégie
Puisque la poursuite présente sa
preuve en premier, elle doit s’assurer d’avoir couvert tous les angles de
l’accusation, tout en anticipant la stratégie de la défense, croit Me
Desjarlais.
« Les procureurs n’ont pas accès à la preuve présentée par la défense à l’avance. On apprend tout au moment du procès. Lors de notre présentation de la preuve, il faut donc essayer de fermer tout de suite toutes les portes en posant les bonnes questions à nos témoins. »
Cependant, la règle d’équité
Browne contre Dunn, provenant de la common law, prévoit
un « droit
de réplique » à la victime relativement à la version présentée par la
personne accusée.
Ainsi, lorsqu’arrive le moment du
contre-interrogatoire de la personne accusée ou des témoins de la défense,
l’improvisation commence pour le procureur.
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Me Christine Desjarlais, procureure aux poursuites criminelles et pénales |
« C’est ma partie
préférée. Tu essaies de trouver les contradictions dans le discours, les
éléments qui pourraient corroborer la version de la victime. Il faut que tu
penses vite, mais tu peux avoir déjà réfléchi à des éléments à l’avance. Ma
stratégie, c’est de poser des questions plus ouvertes pour tenter de faire
sortir l’accusé de son discours préparé », avoue Me
Desjarlais.
Des exceptions?
Si une personne accusée choisit
de se défendre seule devant la cour, elle a la possibilité de mener elle-même
ses interrogatoires et contre-interrogatoires. La poursuite peut toutefois s’y
opposer, dans le cas d’un contre-interrogatoire de la victime, par exemple. Un
avocat pourrait ainsi être désigné par le tribunal pour compléter les
procédures.
Il existe aussi des exceptions
concernant le lieu de l’interrogatoire et du contre-interrogatoire.
Habituellement, tout le monde se trouve physiquement dans la salle de cour. Or,
pour des victimes d’agressions sexuelles ou des témoins et victimes mineurs, un
paravent ou une salle de télétémoignage peuvent être demandés.
« Mener un interrogatoire, ce n’est pas simplement reprendre les faits. C’est trouver une façon de livrer l’information pour qu’elle soit compréhensible et convaincante. Il faut avoir une théorie de cause et la garder en tête tout au long de l’interrogatoire. Il ne faut pas passer du coq à l’âne et s’égarer dans nos questions. » – Me Christine Desjarlais
Anecdote de salle de cour
L’un des éléments essentiels pour
obtenir gain de cause dans un procès est l’identification de la personne accusée.
Dans un dossier mené par Me Desjarlais, des policiers témoins
prétendaient qu’un individu aperçu sur une vidéo de surveillance déposée en
preuve était l’accusé. Pour soulever un doute, la défense a invité à la cour
une dizaine de personnes habillées de la même façon, avec les mêmes
caractéristiques physiques. Elle a demandé aux policiers, lors du
contre-interrogatoire, d’identifier l’accusé. Tous ont repéré la bonne personne,
malgré la stratégie employée.
« La technique de la défense s’est
finalement avérée plus utile pour moi! Autant du côté de la poursuite que de
celui de la défense, on recherche la vérité, on teste la qualité de la preuve,
la mémoire et les motifs obliques », explique la procureure.
Aujourd’hui, de nombreuses
formations sur l’interrogatoire et le contre-interrogatoire sont offertes, mais
la meilleure façon d’apprendre, selon Me Desjarlais, c’est d’en
faire l’exercice.
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